Pauline Tardieu-Collinet
Traductrice de l'anglais vers le français

Mémoire de l'ETL 2022 - Extraits
Traduire l'écart comme question politique

Réflexions sur ma traduction d'Ainsi je suis venue. Autobiographie d'une Indienne paiute de Sarah Winnemucca Hopkins (Anacharsis, 2022)

Introduction

J’ai choisi comme sujet de mémoire l’une de mes traductions récentes, Ainsi je suis venue. Autobiographie d’une Indienne paiute de Sarah Winnemucca Hopkins, publiée en 2022 aux éditions Anacharsis. Ce travail sera l’occasion d’explorer autour de cas particuliers des problématiques qui sont revenues constamment, sous différents angles, au cours de nos échanges et ateliers à l’ETL cette année : comment reproduire dans la langue cible l’écart présent dans la langue source ? dans quelle mesure tordre la langue d’arrivée quand celle de départ l’est ? quelle est la dimension politique des choix de traduction ? quels sont les rapports de force à l’œuvre dans la langue, que ce soit dans le choix même de la langue employée ou dans son usage ? Par ailleurs, ce texte m’a amenée d’une façon particulière à m’interroger sur le processus de traduction et la position de traductrice. D’une part, il s’agissait de traduire les mots d’une traductrice, puisque Sarah Winnemucca a tenu la fonction d’interprète entre son peuple – les Paiutes – et l’armée américaine, et qu’avec ce texte écrit en anglais elle se fait aussi porte-parole des siens, pour la plupart incapables de plaider leur cause en anglais auprès des colonisateurs. D’autre part, on peut presque dire qu’il s’agissait de traduire une espèce de traduction, puisque le texte n’est pas écrit dans la langue natale de l’auteure, mais dans une langue qu’elle-même reconnaît mal maîtriser à l’écrit. Mon travail de traductrice a donc consisté à traduire une voix marginalisée et opprimée, exprimée par contrainte de se faire entendre et d’exister (au sens littéral du terme, puisque la survie des siens était en jeu) dans la langue de l’envahisseur et oppresseur, langue mal maîtrisée et qui porte donc dans ses maladresses et ses écarts les marques de l’arrachement culturel vécu par celle qui l’emploie et par tout son peuple.

L'auteure et le texte

Sarah Winnemucca Hopkins (vers 1844-1891) est née dans le Nevada actuel. Enfant, elle assiste aux premiers contacts entre les Paiutes et les colons européens. Elle est la petite-fille du chef de la tribu, qui envisage la rencontre avec les Blancs avec beaucoup d’optimisme et d’enthousiasme et fait en sorte que Sarah et sa sœur apprennent l’anglais et l’espagnol. Ayant vécu dans une famille de colons et étudié dans une école californienne à l’adolescence, Sarah Winnemucca avait une grande affinité avec la culture des colons et reconnaissait s’y sentir plus à l’aise que dans sa culture d’origine, sans jamais cesser pour autant de défendre les droits et les intérêts de son peuple. Toutefois, l’occupation débouche rapidement sur des guerres, des massacres (dont seront victimes la mère, la sœur aînée et un demi-frère de Sarah) et des déportations. Ainsi je suis venue relate le déplacement des Paiutes de leurs terres d’origine vers la réserve de Malheur, puis celle de Yakima, à des centaines de kilomètres au nord, où ils sont soumis à la violence des agents des réserves et à des conditions de vie horribles. Sarah Winnemucca s’engage tout au long de sa vie pour défendre les droits de son peuple ; c’est toutefois un personnage controversé, en raison de son penchant pour la conciliation et de son engagement comme interprète et éclaireuse auprès de l’armée américaine.

Le texte Life Among the Piutes. Their Wrongs and Claims est publié en 1883. Rédigé directement en anglais par Sarah Winnemucca, c’est la première autobiographie jamais publiée par une Amérindienne. Elle y relate en parallèle son histoire personnelle et familiale et celle de son peuple. La publication est soutenue par les sœurs Elizabeth Peabody et Mary Peabody Mann (cette dernière corrige le texte et en rédige une courte préface, nous y reviendrons plus tard), des intellectuelles qui accueillent Sarah lors de sa venue sur la côte Est pour donner des conférences et révéler les horreurs subies à l’Ouest par les siens. Ainsi je suis venue reprend en partie des textes de ces conférences.

Traduire la maladresse comme signe politique

Sarah reconnaît elle-même qu’elle parle bien l’anglais mais qu’elle le lit difficilement. Elle écrit, en parlant d’une lettre qu’elle a reçue : Il me fallut du temps pour la lire, car j’étais très mauvaise en lecture ; et je vous assure, mes chers lecteurs, que je ne me suis pas beaucoup améliorée.

L’une des particularités de ce texte est donc que l’écriture comporte des maladresses dues au fait que l’auteure n’écrit pas dans sa langue natale, et que la version française doit absolument conserver une trace de ces maladresses involontaires mais porteuses de sens : elles signifient le contexte politique, la visée militante du texte, les rapports de force existants. Pour des raisons documentaires, historiques et politiques, il est important de garder à l’esprit que Sarah s’exprime dans une langue qui n’est pas la sienne. Cela fait partie intégrante de la situation énonciative du texte.

Comment traduire un texte écrit dans un anglais ni très fluide ni tout à fait correct, dans un anglais qui n’est pas la langue maternelle de l’auteure et qui comprend donc des maladresses involontaires ? Comment négocier ces décalages, ces écarts lors de la traduction ? Lesquels garder et comment les transposer ? Lesquels atténuer ? Quelle distance prendre (ou non) avec l’écriture du texte source dans le texte cible ? Il faut trouver un juste équilibre pour que la lecture en français reste agréable, fluidifier l’écriture mais sans l’enjoliver ni la dénaturer.

Les maladresses et bizarreries langagières ne doivent pas être effacées car elles racontent en filigrane une colonisation violente, un arrachement forcé à une culture, une langue, des terres, une vie d’origine, pour Sarah (même si, en ce qui la concerne, elle embrasse la culture européenne avec un certain enthousiasme) et pour l’ensemble de son peuple et des Amérindiens. Elles rappellent l’impératif de déculturation et d’acculturation pour survivre (le grand-père de Sarah le rappelle : ne laissez pas vos cœurs se retourner contre vos pères blancs, vous n’y survivriez pas. Vous voyez bien qu’ils sont déjà sur nos terres et qu’ils sont installés tout le long de la rivière.), la contrainte de parler dans la langue des puissants, qui nous tiennent comme la petite souris sous la patte du chat ainsi que le soulignent des vieillards paiutes.

Le choix de la langue est dicté par un souci d’efficacité politique et militante : l’anglais est la langue des gens à qui Sarah s’adresse, de ceux qui oppressent son peuple, qui ont le pouvoir et sont donc susceptibles de l’aider. Le but de ce texte militant était à la fois idéologique (défendre son peuple et accuser les coupables auprès des citoyens de l’Est des États-Unis) et très concret (obtenir de meilleures conditions de vie, voire de survie, pour son peuple, notamment le retour sur ses terres ancestrales).

Toutes ces particularités proviennent du double caractère autobiographique et militant d’Ainsi je suis venue.

Analyse de choix de traduction spécifiques à Ainsi je suis venue

Je vais donc revenir plus en détail sur certains de mes choix de traduction.

En tant qu’éditrice du texte, Mary Mann a eu à répondre à des questions similaires. Elle a décidé de corriger l’orthographe et la ponctuation du texte de Sarah, mais de ne pas retoucher la syntaxe ni le lexique, de conserver les mots originaux qu’elle a écrits :

Mon travail éditorial a consisté à recopier, dans une orthographe et une ponctuation correctes et en insérant quelques modifications de l’auteur, le manuscrit original d’un ouvrage dont la rédaction fut à elle seule un acte héroïque. […] Dans la lutte qu’elle mène contre ses insuffisances littéraires, elle perd une partie de la ferveur éloquente que lui confère son extraordinaire maîtrise de l’anglais parlé ; mais je suis convaincue que personne ne voudrait voir altérés les mots originaux qu’elle a écrits.

Ma démarche de traduction a été plus ou moins similaire à celle de correction de l’original anglais par Mary Mann : viser la correction, donc une certaine fluidité, retirer ce qui viendrait entraver la lecture, mais garder trace des insuffisances afin de rester au plus près de la voix de Sarah.

Quelques lignes directrices

Pour que le texte français soit lisible et fluide, pour que la lecture en soit agréable sans que le propos soit lissé ni que l’on oublie que Sarah s’exprime dans une langue qui n’est pas la sienne, j’ai suivi plusieurs lignes directrices.

Tout d’abord, bien doser le nombre de répétitions, déjà plus fréquentes d’ordinaire en anglais qu’en français. Sarah en utilise beaucoup ; j’en ai supprimé une partie, mais conservé davantage que ne le voudrait le bon usage du français. J’ai parfois modifié le découpage des phrases. J’ai parfois allégé les expressions lyriques, telles que les Oh !, Ah !, Comme… !, qui étaient très nombreuses dans la version d’origine. J’ai gardé l’expression des sentiments mais en introduisant une certaine sobriété dans des formules rhétoriques maladroites. Par exemple :

Oh, what a time they had over that beautiful gift – it was so bright !
→ Tous admirèrent sans relâche ce superbe cadeau, qui étincelait !
Oh, what a fright we all got one morning to hear some white people were coming.
→ Un matin, une nouvelle terrifiante nous parvint : des Blancs approchaient.

Enfin, j’ai alterné les pronoms nous et on afin d’éviter les trop nombreuses premières personnes du pluriel au passé simple, qui auraient trop relevé le registre de langue.

Trancher le texte obscur

L’un des obstacles auxquels je me suis trouvée confrontée est l’obscurité de certaines formulations. L’expression maladroite et simpliste rendait parfois le sens difficile à comprendre, et consulter d’autres anglophones y compris natifs ne m’a pas permis de résoudre tous ces problèmes. Il m’a donc fallu trancher en faveur de la solution qui semblait la plus probable en fonction du contexte. À certains endroits, le référent d’un pronom n’était pas clairement identifiable, il y avait plusieurs interprétations possibles. Dans certains cas, la formulation était vague, mais il fallait trancher pour un sens plutôt qu’un autre lors du passage au français, qui n’autorisait pas le même flou. Ce fut le cas par exemple dans deux expressions comprenant le terme bad.

Lorsque la petite Sarah tombe malade et que sa mère accuse les Blancs d’avoir empoisonné le pain qu’ils lui ont donné, le grand-père de Sarah dit à sa mère : Dear daughter […] I am sorry you have such bad hearts against my white brothers. Il lui dit littéralement qu’il regrette qu’elle ait de si mauvais cœurs envers ses frères blancs. Est-ce de la haine ? de la colère ? des mauvaises intentions ? J’ai opté pour cette traduction, tout en pensant qu’une autre interprétation serait possible : Ma chère fille, […] je suis peiné que ton cœur renferme tant de haine envers mes frères blancs.

Plus tard, la jeune Sarah comprend que ses grands frères vont s’absenter un long moment pour aller travailler auprès d’un homme blanc. I knew then that my brothers were going back with this man. Oh, then I began to cry, and said everything that was bad to them. Littéralement : Je compris que mes frères repartaient avec cet homme. Je me mis à pleurer et leur dis tout ce qui était mauvais/mal. Leur dit-elle des méchancetés, car elle est en colère contre eux et leur en veut de partir ? Leur dit-elle tout le mal qu’elle pense des Blancs ? Leur prédit-elle tous les malheurs qui vont leur arriver ? Une seconde occurrence de cette même expression m’a aidé à trancher, car dans le second cas le contexte permettait de privilégier l’une des interprétations. J’ai donc choisi la même pour les deux occurrences et traduit ainsi : Je compris que mes frères repartaient avec cet homme. Je me mis à pleurer et à leur dire tout le mal que j’en pensais.

Négocier la polyphonie

Il y a aussi une forme de polyphonie dans le texte, volontaire mais dissimulée, car Sarah Winnemucca a parfois inséré dans son propre récit de la guerre des Bannocks des extraits de rapports militaires rédigés par les officiers qu’elle côtoyait, sans les signaler. Je m’en suis aperçue par hasard, en recherchant sur Internet le sens d’une expression et en tombant sur des passages identiques, mot pour mot (hormis quelques erreurs de copie…), aux phrases que j’étais en train de traduire ! Ces documents étaient rassemblées dans le Report of the Secretary of War de 1878, numérisé et disponible en ligne. Qu’en faire à la traduction ? Ce décrochage a été signalé par le style d’écriture (introduction d’expressions militaires techniques ou de tournures plus officielles) ; par le contenu et le choix de conserver les incohérences, notamment chronologiques, induites par cet agglomérat de textes (par exemple lorsque l’auteure semble raconter deux évènements différents alors qu’elle refait deux fois de suite le même récit, parce qu’elle juxtapose des extraits de documents différents sans harmoniser l’ensemble) ; par des notes de bas de page signalant le phénomène, puisqu’il s’agit d’un document historique dans une édition largement annotée.

Le décalage linguistique comme expression d'un décalage culturel

Il est des cas où le décalage linguistique reproduit un décalage culturel et exprime la surprise et l’étonnement qu’il suscite. Dans ces cas, la torsion langagière peut être volontaire. Il est alors important de tordre également la langue d’arrivée, de la faire fonctionner de manière inhabituelle, parfois au point de faire sourire. Je vais citer trois exemples.

  1. rag friend / ami de chiffon

    Le grand-père de Sarah Winnemucca appelle ainsi une sorte de lettre de recommandation qui lui a été fournie par des militaires auprès desquels il a combattu. Au cours de mon travail, j’ai longtemps hésité sur la traduction de cette expression. J’avais d’abord choisi ami de papier, mais il m’a semblé que c’était sous-traduire rag (chiffon, loque, lambeau) que d’utiliser papier, qui est le terme juste pour désigner l’objet en question. Le terme rag souligne peut-être le fait que les Paiutes ne connaissaient pas le papier et que la lettre était insolite à leurs yeux. Le papier et l’écriture revêtaient un caractère presque magique – c’était un papier qui pouvait parler, donner des nouvelles des absents, etc. De plus, chiffon pouvant aussi désigner un morceau de papier sale et froissé (dictionnaire Larousse), j’ai finalement opté pour la traduction ami de chiffon, tout en faisant en sorte qu’il soit clair qu’il est question d’une lettre écrite sur une feuille de papier.

  2. when they ask if these last stories are true, they answer, Oh, it is only coyote, which means that they are make-believe stories.
    Lorsque les enfants demandent si ces dernières sont vraies, les parents répondent : Oh, ce ne sont que des histoires de coyote [littéralement : ce n’est que coyote], ce qui veut dire que ce sont des récits imaginaires.

    Il est question des histoires que les parents paiutes racontent à leurs enfants. Contrairement à l’exemple précédent, c’est l’étrangeté d’une coutume indienne à nos yeux d’Européens qu’il faut rendre. Je me suis longtemps interrogée sur la façon de rendre cette syntaxe étrange, comme si coyote était un indénombrable, ou un adjectif, ou un concept. J’ai songé à traduire par Ce n’est que coyote ou C’est seulement coyote. Il m’a semblé finalement que l’expression des histoires de coyote restait suffisamment énigmatique et surprenante en français. L’origine de ces histoires et le rôle du coyote dans l’affaire restent obscurs : de coyote signifie-t-il que c’est un coyote qui les a racontées en premier ? qui les a inventées ? ou est-ce une caractéristique, un simple synonyme d’imaginaire ?

  3. You and your men have brought a book amongst us that has big chiefs' pictures and their wives' pictures on the papers, and another picture which you call Jack, and another something like it.
    Vous et vos hommes avez apporté parmi nous un livre avec des images de grands chefs et de leurs femmes sur des papiers, et aussi une image que vous appelez Jack, et encore une autre qui ressemble.
    Note de bas de page : En anglais, le terme jack désigne le valet du jeu de cartes, mais l’autrice le traite ici comme un prénom (c’est d’ailleurs l’origine du mot).

    La phrase fait partie d’un discours du chef Egan rapporté au style direct ; il est très probable que Sarah Winnemucca ait perçu le décalage de la description et l’ait volontairement conservée telle quelle comme un trait amusant. Egan décrit un jeu de cartes avec ses propres mots, sans comprendre exactement de quoi il s’agit. J’ai pu opter pour une traduction très proche du texte d’origine car nous pouvions facilement en préciser le sens à l’aide d’une note de bas de page, le livre en contenant un grand nombre. Aurais-je fait le même choix sans note de bas de page ? L’ambiguïté existe dans le texte d’origine mais est plus facilement compréhensible pour un lecteur anglophone qui connaît le sens de jack comme valet. Je l’aurais peut-être laissée tout de même, comme un clin d’œil à déchiffrer pour le lecteur ; le reste de la phrase laisse clairement sous-entendre qu’il s’agit d’une description faite avec des yeux amérindiens et qui nécessite d’être transposée avec des lunettes occidentales.

L'efficacité rhétorique dans la simplicité

Malgré ces maladresses, le texte de Sarah Winnemucca est d’une grande efficacité rhétorique. Elle utilise des formules frappantes et justes et réussit à déployer dans la simplicité une grande éloquence. S’il ne faut pas tout corriger et lisser à la traduction, c’est aussi parce que malgré ses incorrections, ce n’est pas un texte qui est mal écrit, au contraire. Sarah Winnemucca retourne très habilement le sens de mots tels que noir et blanc, sauvage et civilisé ou chrétien, en somme les catégories utilisées par le colonisateur pour justifier son entreprise et ses actes. Elle opère ainsi en toute conscience un retournement des normes et des valeurs de son oppresseur. Ces procédés témoignent d’une compréhension parfaite et fine de la situation, de l’idéologie coloniale et des rapports de force.

Elle manie parfaitement l’ironie en insérant l’adjectif chrétien à l’endroit juste, dans les passages où elle relate les exactions commises par ces Chrétiens, émettant ainsi une critique en se passant de commentaire. Lors de la traduction, il faut reproduire l’ironie sans l’appuyer plus que nécessaire, rendre ses formulations lapidaires et retrouver la même simplicité percutante et efficace.

They are patient, but they know black is not white.
→ Ils sont patients, mais ils savent que ce qui est noir n’est pas blanc.
They did not come because they loved us, or because they were Christians. No; they were just like all civilized people; they came to take us up there because they were to be paid for it.
→ S’ils l’ont fait, ce n’est ni par amour ni par bonté chrétienne. Ils étaient simplement comme tous les êtres civilisés : ils sont venus nous chercher parce qu’ils étaient payés pour le faire.
Mr. Reinhard used it all the time, for which I tried to get paid; but I had to lose it, because he was a Christian man.
→ Ce fut M. Reinhard qui s’en servit, ce pourquoi je tentai d’être payée ; mais je dus y renoncer, car cet homme était chrétien.
Our Christian agent got mad and said […]
→ Notre agent chrétien s’énerva et dit : […]
Then our Christian father again forgot himself and said […]
→ Alors, notre père chrétien perdit son calme à nouveau et dit : […]
You saw your Christian and your praying man take him by his ear and throw him to the ground.
→ Vous l’avez bien vu, votre Chrétien qui prie, le prendre par l’oreille et le jeter à terre.

La position trouble de la traductrice

Sarah Winnemucca a une image controversée. En raison de ses tendances pacifistes et de sa bienveillance à l’égard de l’armée américaine, elle était et est toujours considérée comme une traîtresse par certains. On retrouve l’image du traducteur-traître : traductrice pour l’armée américaine, elle était le pont, l’accommodatrice entre les deux camps. Le fait même de traduire équivaut à une position politique : envisage-t-on une intermédiation ou reste-t-on dans le conflit absolu et irrémédiable, le refus de communication ? Cette deuxième posture se rapproche de celle des Bannocks lors de la guerre des Bannocks de 1878. Ils sont dans la confrontation et refusent tout dialogue et tout compromis avec l’envahisseur, alors que, pendant cette même guerre, Sarah est auprès de l’armée américaine en tant qu’interprète et éclaireuse.

L’interprète est aussi celui qui peut trahir la parole. Sarah Winnemucca est confrontée à ce problème :

Certains interprètes sont ignorants et ne comprennent pas assez bien l’anglais pour saisir tout ce qui se dit. Cela cause souvent des ennuis. Je suis peinée de le dire, mais ces interprètes indiens, qui sont souvent métis, se font facilement corrompre et embaucher par les agents pour faire et dire n’importe quoi. Je le sais bien, car certains sont de ma famille. Les miens sont très raisonnables ; ils veulent tout comprendre et être sûrs qu’il n’y a pas de tromperie.

L’interprète est garant et responsable de la bonne entente et de la bonne communication entre les deux parties. Elle déplore à plusieurs reprises les soupçons que ses proches font peser sur elle, car elle se retrouve en tant qu’interprète à répéter et à transmettre des mensonges et des promesses creuses, qui lui sont ensuite attribués :

[Mattie, belle-sœur de Sarah] – Si, à cause d’eux, les nôtres ne nous aiment plus, parce que nous leur disons des mensonges, que pouvons-nous y faire ? Tout est de leur faute, et non de la nôtre.
[Sarah] – Mais notre peuple ne sera pas de cet avis, car ils ne sauront pas que le mensonge vient d’eux.
Que pouvions-nous dire ? Nous étions seulement honteux d’être venus leur dire des mensonges que nous avaient dits les Blancs.
Je vous ai dit beaucoup de choses qui n’étaient pas mes propres mots, mais les mots des agents et des soldats. Je sais bien que je vous ai dit plus de mensonges que je n’ai de cheveux sur la tête. Mais je peux vous dire, mes chers enfants, que je ne vous ai jamais dit mes propres mots : c’étaient les mots des Blancs et non les miens. Bien sûr, vous ne pouvez pas savoir, et je ne vous reproche pas de penser ce que vous pensez.

Interprète et intermédiaire, Sarah Winnemucca est dans un entre-deux, et l’état de sa langue en témoigne. Elle écrit dans la langue du colon et les écarts constants rappellent l’arrachement à la culture d’origine ; mais sa double culture et sa maîtrise des langues anglaise et espagnole témoignent aussi d’un attrait hérité de son grand-père et de l’éducation qu’elle a reçue.

Ces problématiques font écho à mes propres interrogations, en tant que traductrice de l’anglais, sur l’hégémonie de la langue anglaise. J’aime le rôle de passeuse qui est celui de la traductrice et j’apprécie la chance que j’ai de pouvoir par mon métier contribuer à la diffusion de textes. Toutefois, lorsque l’on traduit de l’anglais, se pose à chaque traduction la question de contribuer ou non à l’expansion d’un modèle déjà puissant et hégémonique, et de participer également à la surreprésentation de la langue anglaise parmi la littérature traduite. Dans Ainsi je suis venue par exemple, la voix des dominés ouvre une brèche dans la langue dominante qu’est l’anglais pour se faire entendre. On peut toutefois émettre la réserve que les voix marginales d’une langue dominante s’exportent plus facilement que les autres ; en témoigne l’attrait exercé par les Indiens d’Amérique du Nord. Quand on traduit une langue dite rare, on porte d’emblée une voix peu entendue et la vision du monde qui l’accompagne ; c’est pourquoi j’aimerais beaucoup à terme traduire depuis une deuxième langue.

Je terminerai par une comparaison avec une autre traduction sur laquelle j’ai travaillé en parallèle.

J’ai commencé à travailler sur la conception du recueil de nouvelles de Mary Eleanor Wilkins Freeman paru en octobre 2022 aux éditions Finitude sous le titre La Volonté des femmes alors que je terminais la traduction d’Ainsi je suis venue ; j’étais dans la phase de traduction des nouvelles au moment de la relecture des épreuves du texte de Winnemucca. Outre la proximité temporelle (les nouvelles les plus anciennes du recueil datent de 1887, soit quatre ans après la parution de Life among the Piutes) et géographique (les États-Unis), ces deux ouvrages démontrent la force de paroles féminines non conventionnelles. Wilkins Freeman est souvent perçue comme une écrivaine régionaliste car elle met en scène des héroïnes qui vivent dans la campagne de Nouvelle-Angleterre et s’expriment dans une langue très marquée par l’oralité, l’impropriété et les idiosyncrasies. Tout comme Sarah Winnemucca, mais dans un contexte fictif, certaines héroïnes de Wilkins Freeman font preuve d’éloquence dans une langue incorrecte témoignant de leur place dans la société. Dans le cas de ce texte de fiction, le jeu avec la langue et ses codes était totalement maîtrisé par l’auteure. Plus que le côté couleur locale, il m’a paru intéressant de voir comment ces femmes avec leur façon propre de s’exprimer, leurs tournures particulières et leurs incorrections, déployaient une éloquence d’autant plus parlante et puissante qu’elle était ancrée dans leur quotidien le plus intime. Il fallait donc à la traduction trouver une oralité qui ne tombait pas dans la caricature afin de donner tout leur sens aux prises de parole et de position des personnages.